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C'est une des plus belles artistes lyriques qui aient illustré la scène française. Elle semblait née pour y incarner les héroïnes, leur ligne harmonieuse et fière, leur noblesse suprême, leur accent émouvant et pénétrant. Dès ses premiers pas dans la carrière, elle avait fait prévoir l'évolution, lente et sûre, de sa personnalité artistique. Elle venait du Conservatoire de Genève, avec un prix de piano, lorsqu'elle se présenta et fut reçue aux classes lyriques du Conservatoire de Paris. Warot, pour le chant, Obin, puis Giraudet, pour la déclamation, furent ses maîtres. Le choix des œuvres qu'elle interpréta aux concours où elle remporta le prix est déjà significatif : l'air du Freischütz et une scène de Clytemnestre dans Iphigénie en Aulide, presque une audace ici. A l'Opéra, où elle fut aussitôt engagée, elle débuta d'abord dans le répertoire : elle fut Sélika de l'Africaine, le 20 janvier 1892, et il n'est pas trop dire qu'un vrai triomphe l'accueillit. Elle suppléa ensuite Rose Caron dans Salammbô. Enfin arriva le soir de la création, à Paris, de la Walkyrie, 12 mai 1893, et ce fut comme un éblouissement. Lucienne Bréval avait tout pour elle, dans cette évocation de la vierge guerrière : grande, brune, le regard profond, le geste sobre, une pureté de visage et d'attitudes de toute beauté, elle épanouissait comme un rayonnement la voix la plus vibrante et la plus moelleuse, expressive, étendue, guidée par une passion audacieuse et pénétrante. Les élans, les cris de l'héroïne avaient un enthousiasme irrésistible ; ses phrases si graves, au contraire, lorsqu'elle apparaît à Siegmund, touchaient au cœur ; ses supplications aux pieds de Wotan avaient une simplicité résignée, admirable de noblesse.
Et comme elle était entourée ! Rose Caron, Sieglinde si touchante, si douloureuse... Van Dyck, Siegmund vibrant ; Delmas, magnifique Wotan... Lucienne Bréval était la dernière survivante de ce groupe incomparable (auquel se joignait Renaud) à qui nous devons nos plus grandes jouissances wagnériennes de l'Opéra. Rose Caron était l'aînée ; puis venaient, à peu près du même âge, Delmas, Van Dyck et Renaud ; Lucienne Bréval avait huit ans de moins. Elle n'aborda cependant, dans le répertoire wagnérien qui, peu à peu, était intronisé sur notre scène, que les personnages qui convenaient spécialement à sa nature. Elle ne fut ni Elsa ni Elisabeth. Elle ne fut même pas Isolde. Dans Tannhäuser, c'est Vénus qu'elle incarna, et Brunhilde, bien entendu, reparut sous ses traits dans Siegfried et dans le Crépuscule des dieux. Mais une figure bien différente la tenta encore, qu'on n'attendait peut-être pas et qui laisse d'elle l'une des images les plus inoubliables : celle d'Eva dans les Maîtres chanteurs. Quelle beauté harmonieuse et quelle « discrétion » dans ces scènes où elle interrogeait anxieusement Hans Sachs, et celle du soulier essayé, pendant laquelle apparaît Walter : tout un tableau !... Enfin, c'est elle qui fut la première Kundry, somptueuse et ensorcelante, humble et dévouée, quand Parsifal put enfin monter en scène.
Reprenons cependant, avec quelques dates, les étapes qui menèrent Lucienne Bréval de ses débuts si vibrants à cette « composition » si complexe et si pénétrée qui est comme son chant du cygne. Sa première création, à l'Opéra, fut dans la Montagne noire, d'Augusta Holmès (1895) : Yamina, une figure séduisante et perverse, dont sa voix colorée accentuait la magie. La seconde fut seulement dans la Burgonde, de Paul Vidal (1898) : Ilda, un rôle qui valait surtout par les attitudes et la pantomime. Mais, entre deux, on n'a oublié ni la touchante et passionnée Aïda (1895), ni surtout la Valentine des Huguenots (1897), qu'elle a beaucoup chanté et à laquelle son émouvante sensibilité donnait un grand caractère. Puis une autre Brunehilde, moins mythique, plus chevaleresque, celle de Sigurd (1898), où elle prenait encore, avec bonheur, la succession de Rose Caron. La reprise de Salammbô qui suivit (1899) fut aussi intéressante à noter, comme exemple du travail intérieur de l'artiste, qui donnait alors à son interprétation une toute autre valeur qu'en 1890. D'autres reprises, l'année suivante, ne lui furent pas moins favorables : Patrie, c'est-à-dire l'odieuse, mais ardente Dolorès, que Mme Krauss avait imprimée d'un tel relief, et le Cid, où sa Chimène, comme celle de Rose Caron, fut délicieuse de délicatesse et de pureté.
A cette date, on voit Lucienne Bréval quitter Paris pour quelques années. Déjà, en 1896, elle avait été créer, à Monte-Carlo, l'Amy Robsart d'Isidore de Lara, et, à Londres, en 1899, se faire applaudir dans l'Africaine et les Huguenots. En 1901, elle porte ces deux dernières œuvres en Amérique, et leur joint le Cid, la Walkyrie et Salammbô, dont ce fut la création aux Etats-Unis. Mais elle revient la même année pour évoquer une exquise silhouette, celle de la pure et noble Grisélidis, qu'elle crée sur la scène de l'Opéra-Comique. Revenue à l'Opéra, voici maintenant une reprise d'Henry VIII (1903), c'est-à-dire la malheureuse reine Catherine, si tragique au dernier acte, et une nouvelle création : l'énigmatique Vita, dans l'Etranger, de Vincent d'Indy, avec Delmas (1903). Aussi bien, les nouveaux rôles se succèdent maintenant sans arrêt. Voici la vaillante Séphora, dans le Fils de l'Etoile, de Camille Erlanger, qu'elle joue en vraie tragédienne (1904), et bientôt l'amoureuse et sublime Ariane de Massenet (1906), figure inoubliable, qu'on ne pourrait concevoir sans elle. Ces belles héroïnes de l'antiquité mythique semblaient l'apanage exclusif de Lucienne Bréval, tant elle leur donnait de vie séduisante. Elle fut Armide en 1905, l'admirable enchanteresse, où elle déploya une énergie extraordinaire. Elle fut Iphigénie (à l'Opéra-Comique), en 1907, dans Iphigénie en Aulide. On regretta, à vrai dire, qu'elle n'eût pas préféré cette vibrante Clytemnestre qui lui avait valu, jadis, son premier, prix d'opéra. Elle fut enfin Phèdre, dans Hippolyte et Aricie, de Rameau, reconstitué à l'Opéra (1908). Mais nous revenons dans les silhouettes toutes modernes et les types en contraste, avec Monna Vanna, d'Henry Février (1909), qui fut le début de Vanni-Marcoux près d'elle ; avec Macbeth, de Bloch, à l'Opéra-Comique (1910), où sa lady Macbeth avait une grandeur comme frémissante ; avec Salomé, celle de Mariotte, à la Gaîté (1910), fatale et de race jusque dans sa fantaisie... Et comment oublier la très curieuse, très « racée » aussi, très savoureuse Carmen qu'elle fut à Monte-Carlo d'abord, puis à l'Opéra-Comique (1911) ?
Chose curieuse, ce n'est qu'à cette époque (1912) que l'inoubliable walkyrie fut admise à reparaître à son réveil dans Siegfried, à sa vie ardente et vengeresse dans le Crépuscule des dieux. Mais quelle revanche de cette attente avec Parsifal et Kundry (1914) ! Et quels beaux souvenirs encore dans deux rôles nouveaux : la radieuse Guilhen, de Fervaal, quand l'œuvre de d'Indy fut montée à l'Opéra (1913), et surtout, à Monte-Carlo d'abord, puis au nouveau théâtre des Champs-Elysées (1913), la noble, la chaste Pénélope, de Gabriel Fauré, émouvante de grandeur simple, de constante pensée... Lucienne Bréval, à y regarder de près dans le souvenir de tous ces rôles, n'avait plus, et depuis longtemps, sa voix d'autrefois. Mais sa pensée, sa vibration d'artiste, semblait ne s'en exprimer que plus éloquemment. On ne s'étonne pas que Fauré l'ait choisie pour sa Pénélope, quand on lit les lignes qu'il écrivait sur elle dès 1908 :
« Avec Lucienne Bréval, nous avons eu toujours cette impression, la plus belle assurément, de la dévotion et du respect pour les Maîtres qu'elle interprétait. Sobre dans les moyens qu'elle emploie, elle sait dominer tout ce que la nature a mis en elle de puissance et d'autorité. Elle apporte à l'étude de ses rôles le soin le plus réfléchi : elle les médite, les approfondit. Mais combien de fois n'a-t-elle pas trouvé soudain, devant le public, elle, l'inspirée entre toutes, des effets, des accents, des attitudes qui sont autant de coups de génie ? »
Dans Pénélope, quelle harmonieuse image, quelle mélancolique poésie, dans son travail sous la lampe ou dans son attente devant la mer nocturne ! Avec quelle émotion, quand Ulysse lui parlait, cet Ulysse qu'elle ne reconnaissait pas encore : « Comme tu dis cela !... Comme tu dis cela ! » Elle voulut encore paraître un soir dans ce personnage si cher, pour une reprise, à l'Opéra-Comique, en 1923. Elle n'avait plus du tout de voix, pour le coup, mais encore et toujours, qu'elle était belle ! Ce n'est pas, au surplus sur ce souvenir-là qu'il faut la laisser, mais sur sa première et unique interprétation du premier acte de Tristan et Isolde, aux Concerts du Conservatoire, en 1920. Vraiment, qu'aurait-elle fait de plus sur la scène ? Sa belle figure était si expressive, ses regards si éloquents, sa diction si émouvante et sincère, qu'à l'écouter on voyait surgir le personnage même, et, à travers lui, tout ce qu'avait été Lucienne Bréval, de Brunehilde jusqu'à Kundry ! Depuis quelques années, elle se faisait entendre encore, en effet, dans quelques concerts. Elle avait dès longtemps chanté ainsi la Damnation de Faust et des scènes de Wagner. Mais elle s'attacha aussi aux mélodies, de Schubert à Debussy, et c'est toujours un écho de vie intérieure qui leur donnait surtout du prix.
La dernière grande joie artistique de Lucienne Bréval fut sa nomination au Conseil supérieur du Conservatoire, en succession de Rose Caron. Son absence au jury des derniers concours lyriques de cette année ne fit que trop craindre la maladie qui l'emporta, en effet, quelques semaines plus tard (14 août 1935).
(Henri de Curzon, Larousse mensuel n°348, février 1936).
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