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Le Lys dans la vallée

 

Le Lys 

dans 

la

vallée

 

 volume offert par Balzac au docteur Jean-Baptiste Nacquart (1780-1854) le 15 octobre 1835. Puis collection de Raymond Nacquart, du baron Raymond Auvray (ex-libris) et de Pierre Bérès. Acquis par le Conseil général d’Indre-et-Loire, pour les collections du musée Balzac, lors de la 4e vente du fonds de la librairie Pierre Berès (Paris, Hôtel Drouot, 20 juin 2006).

 

Description physique : un volume (236 x 140 mm) relié par Jacques Spachmann : dos et coins de maroquin bleu à grain long, plats de papier maroquiné bleu, deux filets dorés, dos longs à décor romantique (avec quelques variations de motifs), mention en lettres dorées : « J[ean]. B[aptiste]. N[acquart]. / Le Lys dans la vallée / Dernières épreuves / M S S. / I ». Il comprend un billet d’envoi (un feuillet recto et verso), 171 feuillets d’épreuves avec corrections autographes d’Honoré de Balzac à l’encre brune et noire, dont trois feuillets avec becquets (folios 76, 80 et 163) et 5 feuillets manuscrits d’errata recto et verso.

 

 

après le 15 octobre 1835 (dans son billet d’envoi au docteur Nacquart d’un premier volume d’épreuves du Lys, Balzac lui indique qu’il aura successivement les épreuves de chaque article) et avant le 19 janvier 1836 (Balzac demande au docteur Nacquart de mettre à disposition son « premier volume des épreuves du Lys pour servir de modèle au second » qui doit également être relié par Jacques Spachmann).

 

rois articles successivement parus dans la Revue de Paris les 22 novembre, 29 novembre et 27 décembre 1835.

Description physique : un volume (tome XXIII) contenant deux articles de 53 pages (article paru le 22 novembre 1835, p. 217-269) et 33 pages (article paru le 29 novembre 1835, p. 289-321), et un volume (tome XX

 


[Félix baisant la main d'Henriette de Mortsauf]

L’INTRIGUE

 

 

Récit d’une éducation sentimentale, pendant les Cent-Jours, Le Lys dans la vallée est une confession épistolaire. Félix de Vandenesse confie dans une longue lettre à sa fiancée Natalie, son enfance malheureuse et l’amour qu’il a éprouvé pour la vertueuse Henriette de Mortsauf. Femme mal mariée, mère de deux enfants fragiles, elle est le lys de la vallée de l’Indre, lieu enchanteur que Balzac connaît bien et qu’il décrit longuement. Comme elle se refuse à lui, Félix succombe aux charmes d’une belle anglaise, Arabelle Dudley. Mais Henriette l’apprend et, dévorée de jalousie et de regret, en meurt de chagrin. À la suite de cette lecture, Natalie comprend que Félix l’aime toujours et qu’elle ne peut lutter contre son souvenir : elle le quitte.

 

Cet ouvrage très autobiographique, puisque Balzac y conte son enfance et en partie, son premier amour pour une amie de sa mère Mme de Berny, explore par ailleurs bien des thèmes : les relations mère-fils, le désir féminin, la philosophie politique, la nature et la religion, entre autres. Dès mars 1835, dans la préface de la première édition Werdet du Père Goriot, l’auteur s’est engagé à faire enfin le portrait d’ « une femme vertueuse par goût ». Mais, cette « image de la perfection sur la terre » tandis que Séraphîta figure celle du ciel, ne laisse pas d’être ambiguë. Car Henriette se révolte contre son angélisme et sa résignation avant de mourir. À cette dimension spirituelle très originale, vient s’ajouter la poésie lyrique du paysage tourangeau chargé de symboles et de correspondances, contrée bienfaisante et propice à l’amour.

 

Après avoir prévu de faire figurer l’ouvrage en feuilletons dans la Revue des deux Mondes, son directeur Buloz le publie dans la Revue de Paris, tout en le vendant sans consulter l’auteur, à Saint Pétersbourg. Devant ce préjudice, Balzac lui intente un procès qu’il gagne, mais il est blessé par les critiques acerbes faites à l’œuvre. C’est seulement après sa mort que Théophile Gautier lui rend un brillant hommage, évoquant « la lumineuse atmosphère » du Lys. De fait, il y a dans cette création conjuratoire, cette expérience imaginaire, une immense puissance, celle de l’amour de Balzac pour la Touraine, lieu éminemment poétique, lieu « des plus grandes conceptions morales » selon l’auteur.

 

 

 

Le Lys dans la vallée offre une singularité que souligne Balzac dans la préface qu’il place en tête du roman dans la Revue de Paris du 22 novembre 1835, puis qu’il reprend dans l’édition originale de 1836. « L’auteur a produit un personnage qui raconte en son nom. Pour arriver au vrai, les écrivains emploient celui des artifices littéraires qui leur semble propre à prêter le plus de vie à leurs figures. Ainsi, le désir d’animer leurs créations a jeté les hommes les plus illustres du siècle dernier dans la prolixité du roman par lettres, seul système qui puisse rendre vraisemblable une histoire fictive. Le je sonde le cœur humain aussi profondément que le style épistolaire et n’en a pas les longueurs. »

 

Roman écrit au je, selon Balzac, et non roman épistolaire – bien que composé d’une longue lettre confession adressée à une destinataire qui répond, et nourri de lettres importantes reçues et produites par le narrateur–, Le Lys choisit délibérément de présenter les faits rapportés par la voix d’un personnage qui relate des fragments de son passé. C’est par le filtre de cette voix singulière et du regard porté sur eux que le lecteur découvre les autres personnages du roman. Si l’effet de « vrai » est assuré par la fiction du témoignage personnel – le lecteur est ainsi invité, comme la destinataire, Natalie de Manerville, à partager les souvenirs, les émotions et les jugements de Félix de Vandenesse –, l’évidence de cette vérité vacille dans les dernières pages du roman constituées par la réponse de Natalie, qui rappelle l’artifice littéraire choisi par Balzac et oppose un autre point de vue à celui de Félix. « Comment, cher comte ? vous avez eu pour votre début une adorable femme, une maîtresse parfaite qui songeait à votre fortune, qui vous a donné la pairie, qui vous aimait avec ivresse, qui ne vous demandait que d’être fidèle, et vous l’avez fait mourir de chagrin ; mais je ne sais rien de plus monstrueux. » Le cinglant refus de Natalie, qui désespère de réunir les « vertus de la Vierge de Clochegourde » et celles de l’ « intrépide Amazone », suggère de relire le roman de son point de vue et d’adopter une distance critique par rapport au récit de Félix. Maladresse du comte de Vandenesse qui aurait oublié les « règles du bon sens », évoquées dans les premières lignes de son récit, et se serait imprudemment livré aux torturants regrets de la femme à jamais perdue, blessant ainsi sa maîtresse actuelle ? Ou stratégie de rupture délibérément mise en œuvre par un homme lassé d’une liaison qui lui pèse ? L’échange épistolaire avec Natalie donne encore plus de relief aux rares lettres de Mme de Mortsauf, et tout particulièrement à sa lettre-testamentaire, qui éclaire d’un jour nouveau les propos de Félix. « Elle avait donc souffert autant que moi, plus que moi, car elle était morte », reconnaît le narrateur.

 

On ne peut qu’être sensible à la subtilité narrative de ce récit qui nous invite à superposer à la voix monodique du narrateur, ces voix évanouies et dissonantes que sont celles d’Henriette de Mortsauf, de lady Dudley, de Madeleine de Mortsauf, reprises et modifiées dans l’ultime rejet de Natalie de Manerville.

 

Roman d’analyse et roman d’apprentissage, attentif aux intermittences du cœur et à la prose des relations sociales, Le Lys dans la vallée fait également partie des Études de mœurs au XIXe siècle, et, à ce titre, il déploie la palette des types sociaux adaptée à la série des Scènes de la vie de campagne, « soir de cette longue journée » que représente le drame social.

 

Parce qu’il cultive le regard rétrospectif et introspectif, Le Lys dans la vallée rassemble autour du narrateur, Félix de Vandenesse, un personnel romanesque restreint : une trentaine de figurants ou de personnages de premier plan, ce qui est assez modeste par rapport aux grands tableaux des Scènes de la vie parisienne, par exemple aux deux cent soixante treize personnages recensés par Fernand Lotte pour Splendeurs et misères des courtisanes.

 

Encore faut-il distinguer, dans ce personnel du roman, les figurants qui animent le décor des figures de premier plan et de l’héroïne qui voit le récit tout entier voué à son Tombeau.

 

Les personnages figurants se détachent à peine de la collectivité et n’ont qu’un rôle mineur dans l’intrigue : tel le portier Doisy, qui n’existe que pour souligner la différence de traitement entre Félix et ses camarades de pension, telle la marquise de Listomère, « vieille comme une cathédrale » qui rassemble autour d’elle un cabinet des Antiques dans l’île Saint-Louis et entend y fossiliser l’infortuné Félix condamné à dîner chez elle les jeudis et les dimanches. Autour de Clochegourde gravite un peuple de paysans et métayers, d’où se détachent les « deux Martineau », métiviers probes et intelligents à qui sont confiées deux des fermes modèles du domaine, le « vieux piqueur », domestique des Lenoncourt, qui succède à l’irascible Mortsauf comme maître d’équitation du petit Jacques, Manette, enfin, femme de charge d’Henriette, qui la seconde auprès de ses enfants et suit son convoi funèbre en sanglotant « Pauvre Madame ! ». Regroupés par professions – tels le médecin Origet et le chirurgien d’Azay, le docteur Deslandes, ou les abbés Birotteau et de Dominis –, ou par caste – la « société dite le Petit-Château » –,  ils ne disposent que d’une étiquette nominale réduite (nom ou prénom, titre), ou bien restent anonymes.

 

Le traitement des figures principales se révèle plus élaboré et relève, pour certains, de ce que Balzac entend par « types », dans la préface d’Une ténébreuse affaire : « personnage qui résume en lui-même les traits caractéristiques de tous ceux qui lui ressemblent plus ou moins, il est le modèle du genre. » Aussi le comte de Mortsauf incarne-t-il ce type de l’émigré, dont la silhouette caricaturale gagne en épaisseur romanesque, voire en « pilotis de l’Histoire » qu’il donne à penser autrement De même, la duchesse de Lenoncourt, mère d’Henriette et la marquise de Vandenesse, mère de Félix, représentent-elles, par leur sécheresse de cœur et leur égoïsme, non seulement la figure de la mauvaise mère qui hante le roman familial de Balzac, mais l’échec à venir d’une Restauration fondée sur cette aristocratie exclusive dont La Duchesse de Langeais dénonçait déjà l’aveuglement mortifère. Quant à lady Dudley, « maîtresse du corps » alors qu’Henriette de Mortsauf « était l’épouse de l’âme », elle s’explique par les « mœurs anglaises » et « l’Angleterre matérialiste », dont elle reflète la « science de l’existence » en portant à leur perfection « les moindres parcelles de la matérialité. » Type national, type historique, ces personnages contribuent à faire du Lys dans la vallée, selon la célèbre formule d’Alain, « l’histoire des Cent-Jours vus d’un château de la Loire. » Et c’est surtout par l’introduction de personnages référentiels ou historiques que Balzac place l’histoire du jeune Vandenesse dans le sillon de l’Histoire. La rencontre de Félix et de son « lys » s’effectue grâce aux fêtes données à Tours en l’honneur du duc d’Angoulême, neveu de Louis XVIII qui joue un rôle primordial dans la fortune du jeune homme. Émissaire du Roi exilé à Gand pendant les Cent-Jours, Félix devient lors de la seconde Restauration son secrétaire intime et jouit tout à la fois de la protection du Roi et de l’influence de son « esprit déflorateur », illustré par des épigrammes conformes à l’ironie proverbiale de ce Roi. Que cette royale indifférence contribue à tuer le lys polysémique n’est pas douteux, et la catastrophe finale annonce celle de la Monarchie restaurée.

 

Restent l’héroïne, Blanche-Henriette de Mortsauf, et le narrateur, Félix de Vandenesse. Conçus selon une loi développée dans Le Cabinet des Antiques, ils obéissent tous deux à la « loi des Contraires qui sans doute est la résultante de la loi des Similaires ». Issus du même genre de famille, méconnus et maltraités des leurs, ils se reconnaissent semblables : « Nous avons eu la même enfance ! » L’amour qui naît entre eux procède du « coup de foudre » (l’expression se trouve dans la lettre-testamentaire d’Henriette), précédant une relation fusionnelle – que traduit le don du prénom unique et l’alliance des âmes – et interdite. La parenté profonde des deux protagonistes, « jumeaux du même sein », n’empêche pas la dissemblance à venir de leurs destinées : « Vous vivrez heureux, je mourrai de douleur ! » Le réseau des liens familiaux tisse une relation complexe et fantasmatique entre eux : Henriette voit en Félix un époux spirituel et un fils, à qui elle destine sa propre fille Madeleine ; Félix se rêve précepteur de Jacques, trouve en Henriette la mère qui lui a manqué, la maîtresse qu’il espère, la sœur à qui se confier. L’intervention de la tierce Arabelle Dudley dénonce la fragilité du pacte chevaleresque : les deux femmes s’opposent et se complètent, comme le font les éléments naturels, l’eau et le feu. L’impossible synthèse est dénoncée par Natalie de Manerville, dont le nom provient de la nouvelle qu’achève Balzac lorsqu’il commence Le Lys dans la valléeLa Fleur des pois (devenu Le Contrat de mariage). Décidément la métaphore florale relie les textes, tout comme l’expression « fille d’Ève », sous la plume de Natalie et sous celle d’Henriette amorce la suite des amours de Félix et annonce cette « quatrième femme » que Natalie appelle de ses vœux, « quelque Mme Shandy, qui ne saura rien de l’amour, ni des passions ». Il s’agit de Marie-Angélique de Granville, que Balzac mettra en scène dans Une fille d’Ève…

 

 

 

Félix est le narrateur du Lys dans la vallée. Dans une lettre adressée à Natalie de Manerville, il relate sa première passion pour la comtesse Henriette de Mortsauf, alors qu’il était tout jeune homme.

Il a vingt ans lorsque commence l’histoire, en 1814. Jeune tourangeau timide et exalté, il devient homme tout au long du roman. Son enfance difficile semble inspirée de celle de l’auteur qui se plaindra du manque d’amour maternel à plusieurs reprise

 

À l’occasion d’une réception donnée à Tours en l’honneur du Duc d’Angoulême, la mère de Félix le charge de représenter la famille de Vandenesse. Ce bal constitue le premier événement important de sa vie de jeune homme. Il y rencontre Henriette de Mortsauf dont il s’éprend et qu’il retrouve ensuite dans son domaine de Clochegourde à Saché, alors qu’il est venu se reposer dans la vallée de l’Indre.

 

Tout au long du roman, Félix parvient à se faire une place à Paris grâce aux conseils avisés d’Henriette de Mortsauf qui le guide par lettres dans le grand monde. Il est nommé Maître des requêtes et secrétaire particulier du roi Louis XVIII. Il revient passer ses congés à Saché, auprès d’Henriette. Mais pendant l’hiver 1917-1918, Félix se laisse séduire par lady Arabelle Dudley, une fougueuse anglaise qui cherche à lui faire oublier Henriette. Dès lors, l’une devient « la maîtresse du corps », l’autre demeure « l’épouse de l’âme ».

 

En octobre 1820, Félix apprend qu’Henriette de Mortsauf est gravement malade. Elle a découvert sa liaison. Il revient auprès d’elle et assiste à ses derniers instants. Après l’enterrement, il lit sa lettre d’adieu et découvre l’ampleur de l’amour qu’elle lui portait. Elle lui destine sa fille Madeleine ; mais Félix se trouve rejeté par la jeune fille, puis par Arabelle et enfin par Natalie, la destinataire de cette confession.

 

Félix est l’un des très nombreux personnages reparaissants de La Comédie humaine. Lors de la rédaction du Lys dans la vallée, Balzac a l’idée de lier le roman avec une autre œuvre qu’il écrit en parallèle, La Fleur des pois (qui deviendra ensuite Le Contrat de mariage).  Dans ce roman, on apprend la liaison de Félix avec Natalie de Manerville. Natalie devient donc la destinataire de la confession de Félix dans Le Lys dans la vallée.

 

Dans Une Fille d’Ève, le lecteur retrouve Félix, devenu comte à la mort de son père et qui conserve une très bonne position auprès de Louis XVIII puis de Charles X. Il a finalement épousé Marie-Angélique de Granville qui se prend de passion pour Raoul Nathan et doit son salut à l’intervention pleine de finesse de son mari.

Félix fait une apparition avec Lady Dudley dans Le Bal de Sceaux, d’autres dans Autre Étude de femmeIllusions PerduesUne Ténébreuse affaire ; il se trouve confronté à son frère Charles dans Un début dans la vie, apporte son aide à César Birotteau, est cité dans Mémoires de deux jeunes mariéesLe Cabinet des Antiques et L’Interdiction

 

(musée Balzac, Saché)

 

  • Extraits 

Monsieur de Chessel dit mon nom et fit ma biographie. J'étais arrivé depuis quelques mois à Tours, où mes parents m'avaient ramené chez eux quand la guerre avait menacé Paris. Enfant de la Touraine à qui la Touraine était inconnue, elle voyait en moi un jeune homme affaibli par des travaux immodérés, envoyé à Frapesle pour s'y divertir, et auquel il avait montré sa terre, où je venais pour la première fois. Au bas du coteau seulement, je lui avais appris ma course de Tours à Frapesle, et craignant pour ma santé déjà si faible, il s'était avisé d'entrer à Clochegourde en pensant qu'elle me permettrait de m'y reposer. Monsieur de Chessel disait la vérité, mais un hasard heureux semble si fort cherché que madame de Mortsauf garda quelque défiance, elle tourna sur moi des yeux froids et sévères qui me firent baisser les paupières d'humiliation autant par je ne sais quel sentiment d'humiliation que pour cacher des larmes que je retins entre mes cils. L'imposante châtelaine me vit le front en sueur ; peut-être aussi devina-t-elle les larmes, car elle m'offrit ce dont je pouvais avoir de besoin, en exprimant une bonté consolante qui me rendit la parole. Je rougissais comme une jeune fille en faute, et d'une voix chevrotante comme celle d'un vieillard, je répondis par un remercîment négatif. (Le Lys dans la vallée)

 

Félix de Vandenesse avait été tour à tour heureux et malheureux, plus souvent malheureux qu'heureux, comme les hommes qui, dès leur début dans le monde, ont rencontré l'amour sous sa plus belle forme. Ces privilégiés deviennent difficiles. Puis, après avoir expérimenté la vie et comparé les caractères, ils arrivent à se contenter d'un à peu près et se réfugient dans une indulgence absolue. On ne les trompe point, car ils ne se détrompent plus ; mais ils mettent de la grâce à leur résignation ; en s'attendant à tout, ils souffrent moins. Cependant Félix pouvait encore passer pour un des plus jolis et des plus agréables hommes de Paris. Il avait été surtout recommandé auprès des femmes par une des plus nobles créatures de ce siècle, morte, disait-on, de douleur et d'amour pour lui ; mais il avait été formé spécialement par la belle lady Dudley. Aux yeux de beaucoup de Parisiennes, Félix, espèce de héros de roman, avait dû plusieurs conquêtes à tout le mal qu'on disait de lui. Madame de Manerville avait clos la carrière de ses aventures. Sans être un don Juan, il remportait du monde amoureux le désenchantement qu'il remportait du monde politique. Cet idéal de la femme et de la passion, dont, pour son malheur, le type avait éclairé, dominé sa jeunesse, il désespérait de jamais pouvoir le rencontrer. (Une Fille d’Ève).

 

 

En mars 1835, dans la préface du Père Goriot (édition Werdet), Balzac annonce qu’il fera le portrait « d’une femme vertueuse par goût », pour répondre aux demandes de ses lectrices.

 

Dans La Comédie humaine, Henriette de Mortsauf représente ainsi le type des femmes vertueuses, mais aussi celui des femmes mal mariées.

 

 

Née en 1785, Henriette vit une enfance malheureuse auprès d’une mère qui lui reprochera toujours son sexe. Elle est mariée à l’âge de 17 ans au comte de Mortsauf, ancien émigré brutal et hypocondriaque. À l’instar de Renée de L’Estorade dans Mémoires de deux jeunes mariées, elle ne vit qu’à travers ses deux enfants à la santé fragile, Madeleine et Jacques. La famille est installée au cœur de la Touraine, au château de Clochegourde.

 

Henriette a 29 ans quand Félix se jette sur ses épaules lors du bal donné en l’honneur du duc d’Angoulême. Femme lys, mais aussi pavot, elle fait tout son possible pour ne pas céder à la tentation de l’adultère et impose ses conditions à Félix. Elle trouve son réconfort dans la religion et parvient à conserver sa pureté malgré son amour pour le jeune homme en qui elle reconnaît un alter ego.

 

Elle joue pour Félix le rôle de mère et de conseil afin de lui éviter les écueils du grand monde parisien. Mais elle tombe malade en apprenant la liaison de Félix avec la belle lady Dudley, et se laisse mourir de chagrin à 35 ans. Ses adieux à Félix sont déchirants et laissent percevoir ses remords de ne pas lui avoir cédé.

 

Douce et fragile, Henriette est constamment opposée aux autres personnages féminins de l’histoire. Mme de Vandenesse, Mme de Lenoncourt et Lady Dudley sont en effet des femmes froides et dures qui mettent en relief la personnalité de la jeune femme.

 

Henriette de Mortsauf est citée dans d’autres intrigues de La Comédie humaine. Sa mort « admirable » est évoquée dans Le Cousin Pons et dans Étude de femme lorsque le marquis de Listomère en lit l'annonce dans La Gazette de France. Dans Une Fille d’Ève, elle est décrite comme l’« une des plus nobles créatures de ce siècle, morte, disait-on, de douleur et d'amour pour [Félix] ».

 

  •  Extrait 

Ses cheveux fins et cendrés la faisaient souvent souffrir, et ces souffrances étaient sans doute causées par de subites réactions du sang vers la tête. Son front arrondi, proéminent comme celui de la Joconde, paraissait plein d'idées inexprimées, de sentiments contenus, de fleurs noyées dans des eaux amères. Ses yeux verdâtres, semés de points bruns, étaient toujours pâles ; mais s'il s'agissait de ses enfants, s'il lui échappait de ces vives effusions de joie ou de douleur, rares dans la vie des femmes résignées, son œil lançait alors une lueur subtile qui semblait s'enflammer aux sources de la vie et devait les tarir […]. Un nez grec, comme dessiné par Phidias et réuni par un double arc à des lèvres élégamment sinueuses, spiritualisait son visage de forme ovale, et dont le teint, comparable au tissu des camélias blancs, se rougissait aux joues par de jolis tons roses. Son embonpoint ne détruisait ni la grâce de sa taille, ni la rondeur voulue pour que ses formes demeurassent belles quoique développées. Vous comprendrez soudain ce genre de perfection, lorsque vous saurez qu'en s'unissant à l'avant-bras les éblouissants trésors qui m'avaient fasciné paraissaient ne devoir former aucun pli. Le bas de sa tête n'offrait point ces creux qui font ressembler la nuque de certaines femmes à des troncs d'arbres, ses muscles n'y dessinaient point de cordes et partout les lignes s'arrondissaient en flexuosités désespérantes pour le regard comme pour le pinceau. Un duvet follet se mourait le long de ses joues, dans les méplats du col, en y retenant la lumière qui s'y faisait soyeuse. Ses oreilles petites et bien contournées étaient, suivant son expression, des oreilles d'esclave et de mère. Plus tard, quand j'habitai son cœur, elle me disait : « Voici monsieur de Mortsauf ! » et avait raison, tandis que je n'entendais rien encore, moi dont l'ouïe possède une remarquable étendue. Ses bras étaient beaux, sa main aux doigts recourbés était longue, et, comme dans les statues antiques, la chair dépassait ses ongles à fines côtes. Je vous déplairais en donnant aux tailles plates l'avantage sur les tailles rondes, si vous n'étiez pas une exception. La taille ronde est un signe de force, mais les femmes ainsi construites sont impérieuses, volontaires, plus voluptueuses que tendres. Au contraire, les femmes à taille plate sont dévouées, pleines de finesse, enclines à la mélancolie ; elles sont mieux femmes que les autres. La taille plate est souple et molle, la taille ronde est inflexible et jalouse. Vous savez maintenant comment elle était faite. Elle avait le pied d'une femme comme il faut, ce pied qui marche peu, se fatigue promptement et réjouit la vue quand il dépasse la robe. Quoiqu'elle fût mère de deux enfants, je n'ai jamais rencontré dans son sexe personne de plus jeune fille qu'elle. […] vous devinerez comment cette femme pouvait être élégante loin du monde, naturelle dans ses expressions, recherchée dans les choses qui devenaient siennes, à la fois rose et noire. Son corps avait la verdeur que nous admirons dans les feuilles nouvellement dépliées, son esprit avait la profonde concision du sauvage ; elle était enfant par le sentiment, grave par la souffrance, châtelaine et bachelette. Aussi plaisait-elle sans artifice, par sa manière de s'asseoir, de se lever, de se taire ou de jeter un mot. Habituellement recueillie, attentive comme la sentinelle sur qui repose le salut de tous et qui épie le malheur, il lui échappait parfois des sourires qui trahissaient en elle un naturel rieur enseveli sous le maintien exigé par sa vie. […] La rareté de ses gestes, et surtout celle de ses regards (excepté ses enfants, elle ne regardait personne) donnaient une incroyable solennité à ce qu'elle faisait ou disait, quand elle faisait ou disait une chose avec cet air que savent prendre les femmes au moment où elles compromettent leur dignité par un aveu. Ce jour-là madame de Mortsauf avait une robe rose à mille raies, une collerette à large ourlet, une ceinture noire et des brodequins de cette même couleur. Ses cheveux simplement tordus sur sa tête étaient retenus par un peigne d'écaille. (Le Lys dans la vallée)

 

 

De 1825 à 1834, un an avant l'écriture du Lys dans la vallée, Honoré de Balzac vient à plusieurs reprises séjourner dans la vallée de l’Indre, au château de Saché, chez M. et Mme Margonne. Lors de ses promenades au bord de la rivière ou dans les bois, l’auteur de La Comédie humaine part à la rencontre d’une nature champêtre ponctuée de petits manoirs et de fermes dont il garde un précieux souvenir pour situer l’intrigue du roman Le Lys dans la vallée (1836). 

 

En effet, le jeune Tourangeau Félix de Vandenesse vient régulièrement à Saché rendre visite à la comtesse de Mortsauf qui habite le château de Clochegourde. Au début du roman, Félix demeure chez M. de Chessel au château de Frapesle, situé de l’autre côté de l’Indre. Et à la fin du récit, il est recueilli par les propriétaires du château de Saché où il s’installe dans une petite chambre propice à la méditation. L’intrigue amoureuse est rythmée par les déplacements récurrents de Félix entre ces différents lieux, séparés par l’Indre sinueuse qu’il faut traverser. La nature, les cultures et l’habitat de la vallée sont alors abondamment décrits par Balzac, selon les différentes heures de la journée, au fil des saisons et des humeurs des personnages principaux. 

 

 

Donc, un jeudi matin je sortis de Tours par la barrière Saint-Eloy, je traversai les ponts Saint-Sauveur, j’arrivai dans Poncher en levant le nez à chaque maison, et gagnai la route de Chinon. 

 

 

Honoré de Balzac, Le Lys dans la vallée

 

 

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Lorsqu’il vient ou repart du château de Saché, il arrive à Honoré de Balzac, si M. de Margonne ne peut ou ne veut pas l’accompagner, de faire le trajet entre Tours et Saché à pied. Cela représente environ 25 kilomètres. C’est donc un trajet bien connu que l’écrivain réutilise et détaille dans le roman.

 

Au début du roman, Félix fait un premier voyage de Paris à Tours avec sa mère. Pour le narrateur, l'intérêt de cette expédition réside dans « les complications psychologiques que [le voyage] provoque, les paysages qu’il permet de décrire ou les rêveries auxquelles il invite. »C'est semble-t-il dans ce même esprit qu'il faut lire les descriptions du trajet entre Tours et Saché. 

 

Pour venir de Tours à Saché, Félix choisit la marche afin de pouvoir « fouiller tous les châteaux de Touraine » et retrouver les belles épaules embrassées lors du bal. Le narrateur oppose « l’ennui des landes […] plates et sablonneuses » à l’étonnement voluptueux qui le saisit lorsqu’il découvre la vallée de l’Indre, « magnifique coupe d’émeraude au fond de laquelle l’Indre se roule par des mouvements de serpent », lieu où réside l'élue de son coeur, Henriette de Mortsauf

 

En pensant que mon élue vivait en Touraine, j’aspirais l’air avec délices, je trouvai au bleu du temps une couleur que je ne lui ai plus vue nulle part. Si j’étais ravi mentalement, je parus sérieusement malade, et ma mère eut des craintes mêlées de remords. Semblable aux animaux qui sentent venir le mal, j’allai m’accroupir dans un coin du jardin pour y rêver au baiser que j’avais volé. Quelques jours après ce bal mémorable, ma mère attribua l’abandon de mes travaux, mon indifférence à ses regards oppresseurs, mon insouciance de ses ironies et ma sombre attitude, aux crises naturelles que doivent subir les jeunes gens de mon âge. La campagne, cet éternel remède des affections auxquelles la médecine ne connaît rien, fut regardée comme le meilleur moyen de me sortir de mon apathie.

 

Ma mère décida que j’irais passer quelques jours à Frapesle, château situé sur l’Indre entre Montbazon et Azay-le-Rideau chez l’un de ses amis, à qui sans doute elle donna des instructions secrètes. Le jour où j’eus ainsi la clef des champs, j’avais si drument nagé dans l’océan de l’amour que je l’avais traversé. J’ignorais le nom de mon inconnue, comment la désigner, où la trouver ? d’ailleurs, à qui pouvais-je parler d’elle ? Mon caractère timide augmentait encore les craintes inexpliquées qui s’emparent des jeunes cœurs au début de l’amour, et me faisait commencer par la mélancolie qui termine les passions sans espoir. Je ne demandais pas mieux que d’aller, venir, courir à travers champs. Avec ce courage d’enfant qui ne doute de rien et comporte je ne sais quoi de chevaleresque, je me proposais de fouiller tous les châteaux de la Touraine, en y voyageant à pied, en me disant à chaque jolie tourelle : — C’est là !

 

Donc, un jeudi matin je sortis de Tours par la barrière Saint-Eloy, je traversai les ponts Saint-Sauveur, j’arrivai dans Poncher en levant le nez à chaque maison, et gagnai la route de Chinon. Pour la première fois de ma vie, je pouvais m’arrêter sous un arbre, marcher lentement ou vite à mon gré sans être questionné par personne. Pour un pauvre être écrasé par les différents despotismes qui, peu ou prou, pèsent sur toutes les jeunesses, le premier usage du libre arbitre, exercé même sur des riens, apportait à l’âme je ne sais quel épanouissement. Beaucoup de raisons se réunirent pour faire de ce jour une fête pleine d’enchantements. Dans mon enfance, mes promenades ne m’avaient pas conduit à plus d’une lieue hors la ville. Mes courses aux environs de Pont-le-Voy, ni celles que je fis dans Paris, ne m’avaient gâté sur les beautés de la nature champêtre. Néanmoins il me restait, des premiers souvenirs de ma vie, le sentiment du beau qui respire dans le paysage de Tours avec lequel je m’étais familiarisé. Quoique complétement neuf à la poésie des sites, j’étais donc exigeant à mon insu, comme ceux qui sans avoir la pratique d’un art en imaginent tout d’abord l’idéal. Pour aller au château de Frapesle, les gens à pied ou à cheval abrègent la route en passant par les landes dites de Charlemagne, terres en friche, situées au sommet du plateau qui sépare le bassin du Cher et celui de l’Indre, et où mène un chemin de traverse que l’on prend à Champy. Ces landes plates et sablonneuses, qui vous attristent durant une lieue environ, joignent par un bouquet de bois le chemin de Saché, nom de la commune d’où dépend Frapesle. Ce chemin, qui débouche sur la route de Chinon, bien au delà de Ballan, longe une plaine ondulée sans accidents remarquables, jusqu’au petit pays d’Artanne. Là se découvre une vallée qui commence à Montbazon, finit à la Loire, et semble bondir sous les châteaux posés sur ces doubles collines ; une magnifique coupe d’émeraude au fond de laquelle l’Indre se roule par des mouvements de serpent. À cet aspect, je fus saisi d’un étonnement voluptueux que l’ennui des landes ou la fatigue du chemin avait préparé. — Si cette femme, la fleur de son sexe, habite un lieu dans le monde, ce lieu, le voici ? À cette pensée je m’appuyai contre un noyer sous lequel, depuis ce jour, je me repose toutes les fois que je reviens dans ma chère vallée. Sous cet arbre confident de mes pensées, je m’interroge sur les changements que j’ai subis pendant le temps qui s’est écoulé depuis le dernier jour où j’en suis parti. Elle demeurait là, mon cœur ne me trompait point : le premier castel que je vis au penchant d’une lande était son habitation. Quand je m’assis sous mon noyer, le soleil de midi faisait pétiller les ardoises de son toit et les vitres de ses fenêtres. Sa robe de percale produisait le point blanc que je remarquai dans ses vignes ! sous un hallebergier. Elle était, comme vous le savez déjà, sans rien savoir encore, ’’ le lys de cette vallée’’ où elle croissait pour le ciel, en la remplissant du parfum de ses vertus.

 

Ce trajet, Félix le refait à la fin du roman :

 

Je pris le chemin que j'avais parcouru pédestrement six ans auparavant, et m'arrêtai sous le noyer. De là, je vis madame de Mortsauf en robe blanche au bord de la terrasse.

 

Puis je vis dans un fond les masses romantiques du château de Saché mélancolique séjour plein d’harmonies, trop graves pour les gens superficiels, chères aux poètes dont l’âme est endolorie.

Honoré de Balzac, Le Lys dans la vallée

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Le Château de Saché

 

Le château de Saché est présent dès le début du récit : c'est un des premiers éléments architecturaux que voit le narrateur en arrivant à Saché :

 

Puis je vis dans un fond les masses romantiques du château de Saché mélancolique séjour plein d’harmonies, trop graves pour les gens superficiels, chères aux poètes dont l’âme est endolorie. Aussi, plus tard, en aimai-je le silence, les grands arbres chenus, et ce je ne sais quoi mystérieux épandu dans son vallon solitaire !

 

Le château de Saché est aussi un des lieux majeurs du Lys dans la vallée. Après Clochegourde et Frapesle, c'est le troisième château que fréquente le protagoniste Félix de Vandenesse, à la fin du roman : 

 

Je demeurai quelques jours dans une chambre dont les fenêtres donnent sur ce vallon tranquille et solitaire dont je vous ai parlé. C’est un vaste pli de terrain bordé par des chênes deux fois centenaires, et où par les grandes pluies coule un torrent. Cet aspect convenait à la méditation sévère et solennelle à laquelle je voulais me livrer.

 

Cette petite chambre du château de Saché évoque celle que les Margonne réservaient à Balzac lorsqu’il venait séjourner chez eux. Il l’évoque de façon similaire dans une lettre :

 

[…] ma chambre, que les curieux viennent déjà ici voir par curiosité, donne sur des bois deux ou trois fois centenaires, et j'embrasse la vue de l'Indre et le petit château que j'ai appelé Clochegourde. Le silence est merveilleux […]. Je quitte toujours à regret ce vallon solitaire. (lettre à Mme Hanska, Saché, 25 août 1837)

 

Le Château de Saché est évoqué dans un autre texte, resté inédit (Une Scène de village), qui servit de brouillon pour un passage duMédecin de campagne :

 

Saché, vieux reste de château, qui se recommande chaque année à ma mémoire par des souvenirs d’enfance et d’amitié.

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http://www.musee-balzac.fr/

 

 

 

CLOCHEGOURDE

 

Vers quatre heures nous arrivâmes au petit château que mes yeux caressaient depuis si longtemps. Cette habitation, qui fait un bel effet dans le paysage est en réalité modeste. Elle a cinq fenêtres de face, chacune de celles qui terminent la façade exposée au midi s’avance d’environ deux toises, artifice d’architecture qui simule deux pavillons et donne de la grâce au logis ; celle du milieu sert de porte, et on en descend par un double perron dans des jardins étagés qui atteignent à une étroite prairie située le long de l’Indre.

 

Honoré de Balzac, Le Lys dans la vallée

 

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Clochegourde est l’un des lieux les plus importants du roman, le plus récurrent. À partir du moment où Félix sait que Mme de Mortsauf y habite, il n’a de cesse d’y revenir.

 

Ce château sert d’écrin aux – magnifiques – épaules de madame de Mortsauf :

 

Madame de Mortsauf est une femme qui pourrait occuper partout la première place.

 Vient-elle souvent à Tours ?

 Elle n'y va jamais. Mais, dit-il en se reprenant, elle y est allée dernièrement, au passage du duc d'Angoulême qui s'est montré fort gracieux pour monsieur de Mortsauf.

 C'est elle ! m'écriai-je.

 Qui, elle ?

 Une femme qui a de belles épaules.

 Vous rencontrerez en Touraine beaucoup de femmes qui ont de belles épaules, dit-il en riant. Mais si vous n'êtes pas fatigué, nous pouvons passer la rivière et monter à Clochegourde où vous aviserez à reconnaître vos épaules.

 

Cette première promenade est l’occasion pour Balzac de nous décrire longuement ce petit château :

 

J’acceptai non sans rougir de plaisir et de honte. Vers quatre heures nous arrivâmes au petit château que mes yeux caressaient depuis si longtemps. Cette habitation, qui fait un bel effet dans le paysage est en réalité modeste. Elle a cinq fenêtres de face, chacune de celles qui terminent la façade exposée au midi s’avance d’environ deux toises, artifice d’architecture qui simule deux pavillons et donne de la grâce au logis ; celle du milieu sert de porte, et on en descend par un double perron dans des jardins étagés qui atteignent à une étroite prairie située le long de l’Indre. Quoiqu’un chemin communal sépare cette prairie de la dernière terrasse ombragée par une allée d’acacias et de vernis du Japon, elle semble faire partie des jardins ; car le chemin est creux, encaissé d’un côté par la terrasse, et bordé de l’autre par une haie normande. Les pentes bien ménagées mettent assez de distance entre l’habitation et la rivière pour sauver les inconvénients du voisinage des eaux sans en ôter l’agrément. Sous la maison se trouvent des remises, des écuries, des resserres, des cuisines dont les diverses ouvertures dessinent des arcades. Les toits sont gracieusement contournés aux angles, décorés de mansardes à croisillons sculptés et de bouquets en plomb sur les pignons. La toiture, sans doute négligée pendant la Révolution, est chargée de cette rouille produite par les mousses plates et rougeâtres qui croissent sur les maisons exposées au midi. La porte-fenêtre du perron est surmontée d’un campanile où reste sculpté l’écusson des Blamont-Chauvry : ’’ écartelé de gueules à un pal de vair, flanqué de deux mains appaumées de carnation et d’or à deux lances de sable mises en chevron’’. La devise : ’’ Voyez tous, nul ne touche !’’ me frappa vivement. Les supports, qui sont un griffon et un dragon de gueules enchaînés d’or, faisaient un joli effet sculptés. La Révolution avait endommagé la couronne ducale et le cimier, qui se compose d’un palmier de sinople fruité d’or. Senart, secrétaire du Comité de Salut public, était bailli de Saché avant 1781, ce qui explique ces dévastations.

 

Puis l’auteur le situe dans son environnement :

 

Ces dispositions donnent une élégante physionomie à ce castel ouvragé comme une fleur, et qui semble ne pas peser sur le sol. Vu de la vallée, le rez-de-chaussée semble être au premier étage ; mais du côté de la cour, il est de plain-pied avec une large allée sablée donnant sur un boulingrin animé par plusieurs corbeilles de fleurs. À droite et à gauche, les clos de vignes, les vergers et quelques pièces de terres labourables plantées de noyers, descendent rapidement, enveloppent la maison de leurs massifs, et atteignent les bords de l’Indre, que garnissent en cet endroit des touffes d’arbres dont les verts ont été nuancés par la nature elle-même. En montant le chemin qui côtoie Clochegourde, j’admirais ces masses si bien disposées, j’y respirais un air chargé de bonheur.

 

Le jeune Félix prend, entre autres, le prétexte d’aller jouer au tric-trac (jeu de dés) avec le colérique comte de Mortsauf pour pouvoir approcher la comtesse. L’effet magnétique du lieu sur le jeune homme le pousse même à se lever la nuit :

 

Quand je me trouvai dans ma petite chambre, la prescience de la vérité me fit bondir dans mon lit, je ne supportai pas d'être à Frapesle lorsque je pouvais voir les fenêtres de sa chambre ; je m'habillai, descendis à pas de loup, et sortis du château par la porte d'une tour où se trouvait un escalier en colimaçon. Le froid de la nuit me rasséréna. Je passai l'Indre sur le pont du moulin Rouge, et j'arrivai dans la bienheureuse toue en face de Clochegourde où brillait une lumière à la dernière fenêtre du côté d'Azay.

 

Balzac décrit aussi les intérieurs du château de Clochegourde. Les pièces principales sont sobrement meublées :

 

Carrelée en carreaux blancs fabriqués en Touraine, et boisée à hauteur d’appui, la salle à manger était tendue d’un papier verni qui figurait de grands panneaux encadrés de fleurs et de fruits ; les fenêtres avaient des rideaux de percale ornés de galons rouges ; les buffets étaient de vieux meubles de Boulle, et le bois des chaises, garnies en tapisserie faite à la main, était de chêne sculpté.

 

Le calme y règne, tout y est à l’image de Madame de Mortsauf :

 

Tout à Clochegourde portait le cachet d’une propreté vraiment anglaise. Le salon où restait la comtesse était entièrement boisé, peint en gris de deux nuances. La cheminée avait pour ornement une pendule contenue dans un bloc d’acajou surmonté d’une coupe, et deux grands vases en porcelaine blanche à filets d’or, d’où s’élevaient des bruyères du Cap. Une lampe était sur la console. Il y avait un trictrac en face de la cheminée. Deux larges embrasses en coton retenaient les rideaux de percale blanche, sans franges. Des housses grises, bordées d’un galon vert, recouvraient les sièges, et la tapisserie tendue sur le métier de la comtesse disait assez pourquoi son meuble était ainsi caché. Cette simplicité arrivait à la grandeur. Aucun appartement, parmi ceux que j’ai vus depuis, ne m’a causé des impressions aussi fertiles, aussi touffues que celles dont j’étais saisi dans ce salon de Clochegourde, calme et recueilli comme la vie de la comtesse, et où l’on devinait la régularité conventuelle de ses occupations.

 

Ce château est le point d’ancrage principal de l’histoire jusqu’à la fin du roman. Madeleine finit par éprouver une certaine aversion pour Félix. Elle refuse la demande en mariage qu’il lui fait (comme un devoir de mémoire envers sa mère Henriette de Mortsauf) ; et le chasse ainsi du lieu :

 

L’hostilité de Madeleine me fermait Clochegourde.

 

 

CLOCHEGOURDE DANS LA RÉALITÉ

 

Comme souvent dans ses œuvres, Balzac s’inspire de lieux réels pour situer l'intrigue du Lys dans la vallée. Le château de Saché garde son nom et sa configuration. L'emplacement du château de Valesne sert à situer le château de Frapesle propre au roman. Le château fictif de Clochegourde est quant à lui une transposition de l'architecture de manoir de Vonnes situé à l'emplacement du château de La Chevrière, quelques kilomètres plus à l’ouest mais toujours au Nord de l’Indre. Notons que Balzac n’évoque ni Vonnes ni La Chevrière dans sa correspondance.

 

 

Nous étions en vue d’une porte en bois par laquelle on entrait dans le parc de Frapesle, et dont il me semble encore voir les deux pilastres ruinés, couverts de plantes grimpantes et de mousses, d’herbes et de ronces.

 

Honoré de Balzac, Le Lys dans la vallée

 

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Félix de Vandenesse loge au château de Frapesle lors de ses séjours dans la vallée de l’Indre. Au début de roman, la propriété de M. de Chessel, ami de la famille Vandenesse, constitue un lieu de convalescence pour le jeune Félix, retiré du collège de Pont-le-Voy où il était malheureux ; son père avait « conçu quelques doutes sur la portée de l'enseignement oratorien, et vint [l’]'enlever […] pour [l]e mettre à Paris dans une Institution située au Marais » C'est également le moment où Félix vient de rencontrer pour la première fois madame de Mortsauf à Tours, ce qui l’a plongé dans l'apathie. Il vient donc à la campagne pour reprendre des forces :

 

La campagne, cet éternel remède des affections auxquelles la médecine ne connaît rien, fut regardée comme le meilleur moyen de me sortir de mon apathie. Ma mère décida que j'irais passer quelques jours à Frapesle, château situé sur l'Indre entre Montbazon et Azay-le-Rideau chez l'un de ses amis, à qui sans doute elle donna des instructions secrètes.

 

FRAPESLE

 

Si Frapesle est cité très souvent, le château n’est pratiquement pas décrit dans le roman. On retrouve certains éléments de façon très fragmentaire.

 

L’entrée du parc. Nous étions en vue d’une porte en bois par laquelle on entrait dans le parc de Frapesle, et dont il me semble encore voir les deux pilastres ruinés, couverts de plantes grimpantes et de mousses, d’herbes et de ronces.

Une grande cour : Nous entrâmes dans la grande cour de Frapesle, où nous trouvâmes la compagnie.

Des tours : En voyant de là les tours de Frapesle éclairées par la lune, souvent je me disais : « Il dort, et je veille pour lui ! »

Une évocation des terres rattachées au château : La terre de Frapesle est immense. En présence de son voisin et devant tout ce luxe, le comte de Mortsauf, réduit au cabriolet de famille, qui en Touraine tient le milieu entre la patache et la chaise de poste, obligé par la médiocrité de sa fortune à faire valoir Clochegourde, fut donc Tourangeau jusqu'au jour où les faveurs royales rendirent à sa famille un éclat peut être inespéré.

Et une cloche qui, comme celle de Saché annonçait le repas à Balzac, appelle les hôtes de Frapesle : Puis enfin j'atteignis un parc orné d'arbres centenaires qui m'indiqua le château de Frapesle. J'arrivai précisément à l'heure où la cloche annonçait le déjeuner. Après le repas, mon hôte, ne soupçonnant pas que j'étais venu de Tours à pied, me fit parcourir les alentours de sa terre où de toutes parts je vis la vallée sous toutes ses formes [...].

 

À la fin du roman, les souvenirs douloureux font des séjours à Frapesle une épreuve pour Félix :

 

Je vous l'avoue, je ne voulus point retourner à Clochegourde, il me répugnait de me retrouver à Frapesle d'où je pouvais voir le castel d'Henriette.

 

Plusieurs fois dans le roman Balzac compare, oppose ou associe Frapesle à Clochegourde par la voix de son protagoniste. Face à face, on peut se voir d’un château à l’autre 

 

Aussi se sont-ils toujours vus poliment mais sans aucun de ces rapports journaliers sans cette agréable intimité qui aurait dû s’établir entre Clochegourde et Frapesle, deux domaines séparés par l’Indre et d’où chacune des châtelaines pouvait, de sa fenêtre faire un signe à l’autre.

 

Félix compare les châteaux à des produits luxueux :

 

J’écoutais ses plans avec admiration. Enfin, flatterie involontaire qui me valut la bienveillance du vieux gentilhomme, j’enviais cette jolie terre, sa position, ce paradis terrestre en le mettant bien au-dessus de Frapesle.

— Frapesle, lui dis-je, est une massive argenterie, mais Clochegourde est un écran de pierres précieuses !

 

Ce roman, cette vallée ne sont finalement qu’un itinéraire, des allers et retours bornés par ces deux châteaux. L’intervalle étant souvent peuplé de souvenirs agréables.

 

Nous reprenions nos souvenirs, nos yeux allaient de la vallée aux clos, des fenêtres de Clochegourde à Frapesle, en peuplant cette rêverie de nos bouquets embaumés, des romans de nos désirs.

 

 

FRAPESLE EN RÉALITÉ

 

Frapesle est vraisemblablement une transposition du château de Valesne situé sur la commune de Saché. Balzac songe d’abord à l'appeler Falesne avant de s’arrêter sur Frapesle.. Le château de Valesne apparait dans d’autres textes de Balzac : Voyage de Paris à Java et dans le conte drolatique La Pucelle de Thilouze.

 

 

 

Le dimanche, de la chapelle réservée où j’étais à l’église avec monsieur, madame de Chessel et l’abbé de Quélus, je lançais des regards avides sur une autre chapelle latérale où se trouvaient la duchesse et sa fille, le comte et les enfants. Le chapeau de paille qui me cachait mon idole ne vacilla pas, et cet oubli de moi sembla m’attacher plus vivement que tout le passé.

 

Honoré de Balzac, Le Lys dans la vallée

 

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L’église de Saché est un des lieux du roman qui revient plusieurs fois. Il a une certaine importance pour l’histoire. Balzac intègre ce haut-lieu dans le paysage au même titre que les châteaux de Saché, d’Azay-le-Rideau et de Frapesle :

 

De la fenêtre, l'œil embrassait la vallée depuis la colline où s'étale Pont-de-Ruan, jusqu'au château d'Azay, en suivant les sinuosités de la côte opposée que varient les tours de Frapesle, puis l'église, le bourg et le vieux manoir de Saché dont les masses dominent la prairie. En harmonie avec cette vie reposée et sans autres émotions que celles données par la famille, ces lieux communiquaient à l'âme leur sérénité.

 

Félix de Vandenesse y croise Madame de Mortsauf lors d’une messe. Il l’observe de loin et admire sa ferveur.

 

Le dimanche, de la chapelle réservée où j’étais à l’église avec monsieur, madame de Chessel et l’abbé de Quélus, je lançais des regards avides sur une autre chapelle latérale où se trouvaient la duchesse et sa fille, le comte et les enfants. Le chapeau de paille qui me cachait mon idole ne vacilla pas, et cet oubli de moi sembla m’attacher plus vivement que tout le passé. Cette grande Henriette de Lenoncourt, qui maintenant était ma chère Henriette, et de qui je voulais fleurir la vie, priait avec ardeur ; la foi communiquait à son attitude je ne sais quoi d’abîmé, de prosterné, une pose de statue religieuse, qui me pénétra.

 

Suivant l’habitude des cures de village, les vêpres devaient se dire quelque temps après la messe. Au sortir de l’église, madame de Chessel proposa naturellement à ses voisins de passer les deux heures d’attente à Frapesle, au lieu de traverser deux fois l’Indre et la prairie par la chaleur. L’offre fut agréée.

 

La comtesse, femme pieuse et vertueuse, retourne régulièrement à l’église. Félix de Vandenesse l’accompagne parfois :

 

La comtesse voulut aller rendre grâces à Dieu du rétablissement de monsieur de Mortsauf, elle fit dire une messe et me demanda mon bras pour se rendre à l'église ; je l'y menai ; mais pendant le temps que dura la messe, je vins voir monsieur et madame de Chessel. Au retour, elle voulut me gronder.

 

Chaque évocation de cet endroit est accompagnée d’une intense émotion. Plus particulièrement à la fin du roman, lorsque que Félix assiste aux obsèques de Madame de Mortsauf :

 

Le surlendemain, par une fraîche matinée d'automne, nous accompagnâmes la comtesse à sa dernière demeure. Elle était portée par le vieux piqueur, les deux Martineau et le mari de Manette. Nous descendîmes par le chemin que j'avais si joyeusement monté le jour où je la retrouvai ; nous traversâmes la vallée de l'Indre pour arriver au petit cimetière du Saché ; pauvre cimetière de village, situé au revers de l'église, sur la croupe d'une colline, et où par humilité chrétienne elle voulut être enterrée avec une simple croix de bois noir, comme une pauvre femme des champs, avait-elle dit. Lorsque du milieu de la vallée, j'aperçus l'église du bourg et la place du cimetière, je fus saisi d'un frisson convulsif. Hélas ! nous avons tous dans la vie un Golgotha où nous laissons nos trente-trois premières années en recevant un coup de lance au cœur, en sentant sur notre tête la couronne d'épines qui remplace la couronne de roses : cette colline devait être pour moi le mont des expiations.

 

C’est de là que le jeune Félix va se rendre au château de Saché pour se reposer :

 

L'église était pleine de monde. Après le service, nous allâmes au cimetière où elle devait être enterrée près de la croix. Quand j'entendis rouler les cailloux et le gravier de la terre sur le cercueil, mon courage m'abandonna, je chancelai, je priai les deux Martineau de me soutenir, et ils me conduisirent mourant jusqu'au château de Saché ; les maîtres m'offrirent poliment un asile que j'acceptai.

 

 

 

 

 

 

 

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