
Le Tartuffe, de Molière
Voilà une pièce qui a bien failli ne jamais exister !
Voilà une œuvre qu'on a tenté d'effacer avant même qu'elle soit née !
Interdite à sa création en 1664, censurée pendant cinq ans, jouée en secret, défendue par le roi contre une coalition de dévots qui avaient compris, avec une lucidité qui les honore involontairement, à quel point elle était dangereuse.
Molière écrit Le Tartuffe dans un contexte précis. La Compagnie du Saint-Sacrement, société secrète de dévots influents, exerce une pression morale considérable sur la société française. Elle surveille les mœurs, dénonce les libertins, s'immisce dans les familles et les consciences avec la bienveillance autoritaire de ceux qui sont convaincus d'agir pour le bien des autres. Molière écrit une pièce sur un homme qui fait exactement la même chose mais en pire.
Tartuffe est un archétype de prédation sociale si précisément décrit, si exactement dessiné qu'il traverse les siècles sans perdre un gramme de sa vérité. Comprenons bien ce qu'il est au-delà de l’hypocrite religieux et du faux dévot qui cache ses vices sous des airs de sainteté. Tartuffe est quelque chose de plus sophistiqué et de plus universel : un manipulateur qui a compris que la vertu affichée est le plus efficace des passeports sociaux.
Qu'en parlant de Dieu plus fort que les autres, en se flagellant publiquement, en baissant les yeux sur le décolleté des femmes avec un air contrit, on peut entrer dans n'importe quelle maison, conquérir n'importe quelle confiance, s'emparer de n'importe quelle fortune.
Molière aurait pu faire d'Orgon un imbécile : ça aurait été plus confortable, plus rassurant. Si Orgon, celui qui laisse entrer Le Tartuffe chez lui, est stupide, alors nous ne risquons rien. Nous, nous aurions été plus malins. Mais Molière ne fait pas ça. Orgon n'est pas stupide. Il est aveugle, ce qui est entièrement différent. Il est aveugle parce qu'il a besoin de croire. Parce que Tartuffe lui offre quelque chose que le monde réel ne lui donne pas : une certitude, une guidance, un être qui semble avoir résolu la question de comment vivre avec une sérénité qu'Orgon n'a jamais trouvée par lui-même. Tartuffe comble un vide. Et le vide d'un homme peut être aussi grand qu'une cathédrale.
Mais Le Tartuffe est aussi une comédie. Une vraie comédie, avec ses quiproquos, ses apartés, ses personnages hauts en couleur (Dorine la servante insolente et courageuse qui dit la vérité à tout le monde sans se soucier des hiérarchies, Cléante le beau-frère raisonnable et un peu trop raisonnable, Elmire l'épouse qui va devoir prendre les choses en main quand les hommes ont tout raté).
Il faut s'arrêter sur Elmire. Parce qu'elle est peut-être le personnage le plus moderne de la pièce. Quand son mari refuse de croire à la duplicité de Tartuffe malgré toutes les preuves, malgré le témoignage de ses propres enfants, malgré l'évidence qui crève les yeux, c'est elle qui décide d'agir. Elle met en scène un piège et laisse Tartuffe se compromettre pendant qu'Orgon, caché sous la table, entend tout. Et dans cette scène extraordinaire, dans cette mise en abyme du théâtre dans le théâtre, Molière nous dit quelque chose sur les femmes du dix-septième siècle et sur la façon dont elles devaient, souvent, résoudre par la ruse et l'intelligence ce que les hommes n'avaient pas su voir.
La langue, enfin. Il faut dire un mot de la langue. Les alexandrins de Molière ne sont pas un obstacle : ils donnent aux répliques une musique, un rythme, une façon de tomber juste qui rend certaines formules inoubliables.
Aujourd’hui encore, cette pièce, qui se lit en deux heures mais qui nécessite toute une vie pour la comprendre, a une influence immense dans tous les domaines de la vie, à tel point qu’on évoque la tartuferie ou le tartuffe dans un nombre important de secteurs !
Molière a écrit le manuel du manipulateur et le guide du manipulé. Quatre siècles plus tard, le manuel est toujours d'actualité.